Couverture Comme dans une Chanson d'Anne Sylvestre

Interview de Jann Halexander par Monique Hottier, au sujet du livre

 

Comme dans une chanson d'Anne Sylvestre

 

 

Jann, tu as écrit un livre qui s'intitule Comme dans une chanson d'Anne Sylvestre. Pourquoi Anne Sylvestre ?

...Dans ma vie il y a sans doute un avant et un après Anne Sylvestre...je chantais depuis 2003, j'ai découvert Anne Sylvestre en 2006, ça a été une révélation. Je me suis aperçu que ses chansons avaient une grande résonnance sur mon parcours de vie, sur les aléas, les obstacles, les impasses, les joies aussi, je voulais écrire là-dessus, parler de ma rencontre avec elle. Pas faire une biographie, ça ne m'intéressait pas, mais parler de ma rencontre avec son œuvre. Parce que c'était intriguant, elle était comme une évidence pour moi, comme une évidence pour les gens qui vont la voir à ses concerts, mais quand on discute avec les gens comme ça dans la rue, soit elle n'existe pas, soit elle est réduite à la chanteuse pour enfants, grosso modo. Même si on en a parlé un peu plus dans les médias pour ses 50 ans de carrière, mais j'étais très intrigué par ça, il y a pourtant une force dans ses chansons, bluffante, impressionnante, d'émotion...force de l'humour aussi, car elle est capable d'être très drôle...ce sentiment que je n'étais pas seul à penser certaines choses, que nous n'étions pas seuls à vivre, penser certaines choses, elle le décrivait bien, en parlait très bien. Il y a peu de gens qui écrivent sur leur rapport personnel à l'oeuvre d'une chanteuse. Là, c'est pas uniquement le chanteur que je suis qui parle d'elle, c'est plus général, sur la façon dont son univers impacte sur ma vie. Ses chansons ont été des bouées de sauvetage multiples. Ca continuera, sûrement.

 

 

 

Tu te reconnais dans certaines de ses chansons ? Lesquelles ?

Je me reconnais totalement dans certaines de ses chansons. On parle des chansons pour adultes. Les chansons pour enfants, j'ai pas été berçé par ces chansons, elles me laissent indifférent même en les écoutant maintenant. Mais les chansons pour adultes, je les trouve sublimes, je me reconnais là-dedans, car le milieu de la chanson étant un panier de crabes, avec ses courants, ses clans, c'est le show-biz, n'est-ce pas, j'ai eu le sentiment qu'elle n'a pas vraiment appartenu à de clan précis pendant des décennies, et ça se sent dans ses chansons. Par souci de culture générale, je me renseigne sur ce que font les autres, je ne fais pas abstraction non plus du passé, par la force des choses, je m'inscrit dans le courant de la chanson française, mais ce milieu reste une sorte de club fermé pour moi, qui reste pour moi une sorte de club blanc, masculin, passéiste, dans lequel je ne me reconnaissais pas du tout. Et j'ai été stupéfait par la façon dont Anne Sylvestre aborde la différence, pour moi, qui suis né au Gabon, la façon dont elle parle de la relation à l'Autre, les questions d'Altérité, de métissage, de racisme, des couples mixtes...

 

 

 

Tu penses à quelles chansons ?

 

...Lazare et Cécile, Roméo et Judith, les Dames de mon Quartier, Si ce n'est toi c'est donc ton frère, il y a une force, on ne peut pas la taxer de démagogie, qu'elle a écrit sur ces thèmes pour faire bien, ce qu'elle chante, on dirait qu'elle le pense vraiment, à des amis, congolais, antillais, camerounais, qui n'aiment pas forcément Anne Sylvestre, je leur ai fait lire des textes, pour qu'ils jugent par eux-mêmes, et ils ont reconnu eux-mêmes que c'était puissant, c'est assez rare en chanson. C'est courant le chanteur qui chante 'le racisme c'est pas bien, etc etc', mais on voit bien quand c'est sincère ou pas. Elle, on sent son implication. C'est beau. Et puis c'est pas facile de chanter les relations entre les gens, avec ou en dépit de leurs différences. Quand elle chante Xavier, qui, enfant, n'aime pas les jeux que les garçons 'normaux' sont sensés aimer, ce Xavier c'est moi, je détestais les jeux de garçons, ça m'ennuyait, ça me faisait c...on a dit souvent Anne Sylvestre la chanteuse féministe, oui, certes, mais elle a dévérouillé des sujets entiers de la société, des tabous, elle les a chantés, bien avant d'autres, elle n'a pas attendu les années 90, 2000 pour aborder certaines problématiques, dans les années 60, on retrouve déjà certains thèmes, elle était en avance. Bon, et puis, ses chansons sur le destin des femmes, ça résonne en moi, qui viens d'une famille essentiellement de femmes, elle ne chante pas la femme fantasmée, elle chante la femme réelle. La femme fantasmée, c'est joli pour l'image, pour les rimes. J'ai vécu avec des femmes réelles. Je ne trouve pas qu'elle tombe dans l'angélisme non plus, elle est la première à évoquer telle femme qui a un comportement odieux, elle est féministe, mais elle n'a jamais dit que les femmes sont parfaites, et pas les hommes, elle décrit la dureté des rapports hommes-femmes, les malentendus, mais elle décrit aussi les rapports entre femmes. C'est sans doute pour ça qu'elle dérange. Pas d'angélisme, pas de maquillage autour des chansons, pas d'esbrouffe, beaucoup de gens ne sont pas prêts à recevoir ça, je peux le comprendre.

 

 

 

 

En fait ce livre s'articule autour de certains titres de chansons d'Anne Sylvestre, pourquoi cette prise de position ?

 

Je considère que le titre d'une chanson est primordial pour la qualité d'une chanson. Quelque soit le chanteur, la chanteuse, le style, que ce soit de la variété, du rap, de la country, du métal, tout est dans le titre. Un titre mauvais, fadasse annonce souvent une chanson fadasse, je trouve. Anne Sylvestre a souvent le sens du titre. Gay, gay marions-nous, Les impedimenta, Lazare et Cécile, La femme du vent...justement La femme du vent, c'est le premier chapitre de l'ouvrage...y'a une touche Anne Sylvestre au niveau des titres, je peux me baser sur ces titres pour les faire entrer en écho avec ma vie, la vie de mon entourage, de mes proches, il y a une résonnance possible. De mes proches, la société en général. J'ai choisi cette construction. De même j'ai choisi de mettre les paroles en entier d'une chanson que j'avais faite, Comme dans une chanson d'Anne Sylvestre en introduction, écrite 'à la manière de', y'avait un côté pastiche. Ce que j'aime dans son univers, et je trouve qu'on ne le dit pas beaucoup non plus, certes c'est un univers dur, il y a de l'humour mais aussi de la désespérance, mais il y a en plus quelque chose de décalé, de bizarre, comme dans le monde d'Alice au pays des merveilles, c'est pas tout à fait du rêve, pas vraiment du cauchemar, une sorte d'univers parallèle, y'a quelque chose de joliment bizarre dans les chansons d'Anne Sylvestre, je voulais mettre l'accent dessus. Cela dit, la vie aussi est très bizarre, de toute façon...les chansons sont à l'image de la vie...les titres utilisés comme des titres de chapitre, ce sont comme des balises, des points de repères, ces titres me permettent d'aborder des moments qui m'ont marqué...

 

 

Tu as d'autres projets autour d'Anne Sylvestre ?

 

Non. J'ai écrit ce bouquin d'abord parce que j'en avais envie, c'est un journal personnel. C'est aussi une façon de lui dire merci. En 2011, j'ai fait un spectacle de reprises d'Anne Sylvestre, pour deux dates, avec des choristes, mais je me suis recentré très vite sur mon répertoire. Il m'arrive de chanter des chansons d'Anne Sylvestre dans mes tours de chant, je pense notamment à Ca n'se voit pas du tout, qui est vraiment une chanson excellente, cette dénonciation de l'hypocrisie, en cette année de mariage pour tous, des manifestations anti-mariage, cette chanson résonne de façon éclantante, j'ai souvent interprété Clémence en vacances. J'aime beaucoup le lyrisme de Au bord des larmes. Pour un chanteur, c'est un plaisir de chanter Anne Sylvestre, elle a le sens de la mélodie. Dans le milieu chanson, ça me gênait beaucoup, cette façon de privilégier le texte au détriment de la musique, une chanson, c'est un texte et une musique, Anne Sylvestre est chanteuse, elle a des chansons. J'ai fait écouté l'album Parenthèses à ma mère, qui a été prof de piano, elle était stupéfaite par la qualité des arrangements, sur Malentendu, Il s'appelait Richard...je ne suis pas spécialiste de la chanson, je voulais écrire sur la façon dont quelqu'un reçoit l'oeuvre d'un artiste. Et puis même si elle compte, j'ai suffisamment de détachement. Quand j'ai démarré dans la chanson, je chantais mes propres textes, certains figurent toujours dans mes tours de chant, A Table, L'Amant de Maman, Déclaration d'Amour à un Vampire, il y avait aussi J'Aimerais J'Aimerais, très tôt, je me suis construit un répertoire personnel que je voulais assez fort, marqué, non tiède. J'ai démarré avec mes propres chansons, or c'est très souvent l'inverse pour beaucoup de chanteurs. Du coup, j'ai eu ce sentiment d'avoir un peu plus d'assurance pour chanter les œuvres d'autres chanteurs, je me sentais plus à l'aise, j'ai commencé à interpréter des chansons du répertoire chanson française vers 2009...pour en revenir au livre, c'est simplement un récit de vie qui s'articule autour d'Anne Sylvestre...

 

 

Et pour les autres projets ?

 

Disons que c'est...l'an prochain va être assez lourd. C'est un challenge. Plus les choses 'vont', plus il y a du travail. Je pensais que c'était le contraire. Des concerts sont prévus à Paris, en province, un nouvel album...je suis toujours dans la dynamique, quoiqu'il arrive. S'il n'y a pas de dynamique, c'est la fin, alors il faut créer, se renouveler, je reste fidèle à certaines chansons, qui m'ont fait un peu connaître, mais je ne me prive pas de me surprendre moi-même et de surprendre les gens. Je ne sais pas si chanteur est un métier, mais c'est suffisamment intense, éreintant, il faut qu'il y ait du plaisir au sens strict, sinon...il faut faire autre chose...mais les idées, non, elles ne manquent pas...je me dis maintenant que si telle chose ne se fait pas à tel moment, et bien c'est pas grave...j'apprends à ralentir la cadence...

 

Merci !